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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 11:08

 

 

MinoruMochizuki6.jpg

 

10ème Dan IMAF d’Aïkido

9ème Dan de Jujitsu

8ème Dan de Judo

8ème Dan de Iaïdo

8ème Dan de Katori Shinto Ryu

5ème Dan de Karaté

5ème Dan de Kendo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Minoru Mochizuki est né le 7 avril 1907 à Shizuoka. En 1912, sa famille vient s'établir à Tokyo et ses parents l’inscrivent dans le dojo de Takebe sensei, où il commence l'étude du Judo dès l'âge de 5 ans. 

 

     En 1926, il s'inscrit au Kodokan, le Centre Mondial du Judo de Jigoro Kano sensei. Peu de temps après, alors âgé de 19 ans, il reçoit le 1er dan. Il sera reçu au 2ème dan de Judo en janvier 1927. Il participera régulièrement au Kangeiko (entraînement d’hiver qui dure trente jours et se déroule dans des conditions très dures), et au Shyochugeiko (entraînement d’été de même durée et de même intensité). Il sera ensuite invité chez Kyuzo Mifune  sensei en qualité d’assistant.


     Avec l’appui de Jigoro Kano, Minoru Mochizuki devint membre du Kobudo Kenkyukai, organisation constituée au sein du Kodokan pour l’étude des arts martiaux classiques. Il y étudiera le Katori Shinto Ryu auprès de Shimizu Takagi, le Kendo et le Iaido auprès de Hakudo Nakayama  sensei. Par la suite, il est choisi par Jigoro Kano pour aller étudier l'Aikijujutsu avec Morihei Ueshiba sensei, et le Shindo muso ryu ju jutsu auprès de Koji Shimizu sensei. Il deviendra très vite Uchideshi de Ueshiba sensei.

 

    Quelque temps après, il tombe malade et soufre d’une pleurésie et d’une tuberculose pulmonaire et rentre à Shizuoka, et reste à l’hôpital pendant 4 mois. Il sort en novembre 1931 et ouvre sa propre salle qu’il nomme YOSEIKAN DOJO. En 1938, lors de la guerre sino-japonaise, Minoru s’installe avec sa famille en Mongolie pour une durée de 8ans, où il étudiera le Karaté et d’où naîtra le Kata Happoken. Après huit années passées en Mongolie, il retourne au Japon en 1947 pour reconstruire son dojo à Shizuoka. A son retour on lui décerne le 6ème dan de Judo. Après la seconde guerre mondiale, Ueshiba sensei n'utilise plus le terme d'Aikibudo pour désigner son art mais celui d'Aikido. Minoru nomme donc son art Aikido Jujutsu.

 

    En 1951, il alla en France enseigner le Judo et l’Aïkido et fut le premier qui enseigna cet art en Europe. Minoru est le créateur d’un système d’art martial composite, qui inclut des éléments de Judo, d’Aïkido, de Karaté et de Kobudo. Il fut l’auteur, en 1978, d’un Livre intitulé: Nihonden Jujutsu. Il reçut de la Fédération Internationale des Arts Martiaux un dixième dan. En 2000, Minoru Mochizuki transmet officiellement la direction du dojo Yoseikan et des pratiques qui y sont enseignées à son fils Hiroo Mochizuki. Dans les dernières années de sa vie, Minoru Mochizuki partit pour la France  pour y vivre avec son fils. Malgré les désagréments de la vieillesse, il a pratiqué sa passion jusqu'à la fin de sa vie. Il décède le 30 mai 2003 à Aix-en-Provence entouré de son fils Hiroo et de ses petits enfants.

 

    Ceux-ci est un léger résumé afin de contextualiser l'interview qui suit. Pour ceux qui voudraient plus d'informations sur le parcours de Minoru Mochizuki, je vous invite à lire cette page: http://www.aikicam.com

 

Interview réaliser par Stanley Pranin, dans le cadre de la revue Aikido journal, au Yoseikan Dojo, dans la ville de Shizuoka, le 22 novembre 1982:

 

"Editeur: MOCHIZUKI Sensei, je crois savoir que le premier art martial que vous ayez pratiqué fut le judo.


MOCHIZUKI Sensei: Oui, c’est exact. J’ai commencé un an avant d’entrer à l’école primaire. Malheureusement, deux ans plus tard nous avons déménagé et j’ai dû interrompre mon entraînement. De l’autre côté de la rue de notre nouveau domicile, se trouvait un Dojo de Kendo et j’ai commencé à pratiquer cet art. Pendant mes études secondaires j’ai repris mon entraînement de Judo et je n’ai plus jamais arrêté. Comme je voulais me perfectionner dans cette discipline je me suis inscrit au Kodokan. J’étais devenu, l’année précédente, l’élève d’un des professeurs de cette organisation, sampo Toku. A cette époque on disait : “ Pour la technique c’est MIFUNE mais le démon du Kodokan c’est Sanpo Toku . “ C’est un professeur très puissant et plutôt effrayant. Son Dojo se trouvait à komatsugawa. A cette époque je vivais avec ma soeur et notre maison était toute proche. Je m’entraînai pendant environ six mois avant qu’un nouveau déménagement me permettre d’entrer au Kodokan et de devenir Judoka.


Je m’étais inscrit au Dojo de SAMPO Sensei en 1924. Pendant que je m’y entraînais avec le “ démon “ Sanpo Toku, j’étudiais aussi une forme ancienne du jujutsu appelé Gyokushin-ryu. Ce système utilisait de nombreuses techniques de sacrifice et quelques autres qui ressemblaient à celles de l’Aïkido. A cette époque le professeur de cette école, Sanjuro Oshima, vivait près du domicile de ma soeur. Il était tout à fait désolé de voir que les styles classiques de Jujutsu disparaissaient et déterminé à éviter la mort de l’art qu’il enseignait. C’est pourquoi il insista pour que je l’étudie avec lui. Je me rendais chez lui, on me servait un délicieux repas, je n’avais pas à payer les cours et l’on me servait ensuite un copieux dîner. C’est ainsi que j’ai étudié le Jujutsu.


Avez-vous reçu un grade dans cette discipline ?


Au bout de six mois, il me donna un diplôme appelé le shoden Kirigami mokuroku, à peu près équivalent à une ceinture noire premier dan de judo. Ce fut la fin de mes relations avec ce professeur, mais je me souviens encore de ses mots: “ Le nom de notre tradition est Gyokushin-ryu. Ce nom s’écrit avec des caractères qui signifient ‘ esprit sphériques’. Une balle roule librement. C’est exactement le principe que notre Ecole cherche à faire assimiler par ses membres. si vous le maîtrisez, rien ne pourra vous renverser. “ A cette époque je n’étais qu’un enfant et je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il voulait dire. J’imaginais simplement un coeur ou un esprit qui pouvait rouler ici et là. Il faut cinquante ans de pratique pour arriver à comprendre. Cela fait des années que je n’y avais pas pensé.



Quels autres arts martiaux avez-vous pratiqués ?


J’ai aussi pratiqué le Kendo. J’ai oublié le nom de mon professeur mais je ne crois pas que j’oublierai jamais ce qu’il ma enseigné. Un jour il me dit ceci: “ A l’âge de treize j’ai participé à le célèbre bataille de Ueno. Regardes-toi! tu as douze n’est ce pas ? Faible comme tu es, comment pourrais-tu, l’année prochaine, espérer tenir un Katana et participer à un combat réel ? “ Voilà qui était mon professeur de Kendo.


Puis, en mai 1926, je rejoignais le Kodokan et en juin je reçus le premier dan. La raison est très simple, à chaque compétition je battais régulièrement les ceintures noires qui m’étaient opposées. Je crois que j’avais le niveau de la ceinture noire bien avant d’en recevoir le grade. C’est pourquoi je devins deuxième dan six mois plus tard, dés le mois de janvier suivant. Un an après j’étais troisième dan. je pense avoir eu le niveau de troisième dan avant de le recevoir. Après tout, je pratiquais depuis l’école communale.


A quoi ressemblait l’entraînement au KODOKAN ?


A cette époque, l’une de mes soeurs vivait dans la ville de Tsurumi, Préfecture de Kanagawa, et elle avait la gentillesse de me laisser vivre chez elle. Chaque jour je prenais le train pour me rendre au Kodokan à Tokyo. Puis vint l’entraînement spécial d’hiver appelé Kangeiko. Les cours commençaient chaque jour à quatre heures du matin et duraient un mis entier. Bien entendu, les trains ne roulaient pas à cette heure matinale et la seule solution possible était de marcher. La distance était si grande que je devais partir à minuit pour être au Kodokan à l’heure. Je me revois, mes lourdes getas claquant sur l’ancienne grand’route de Tokaïdo. En approchant du Kodokan je rencontrais d’autres élèves, leur ceinture noire sur l’épaule arrivant d’autres endroits. Certains se trouvaient devant moi et j’étais en route depuis minuit mais je n’allais pas les laisser me battre et je commençais à courir. En me voyant faire ils accéléraient à leur tour!


De toute façon, je finissais par courir et marcher pendant tout le trajet et j’arrivais au Kodokan dégoulinant de sueur. Il y avait un petit puits mais sa surface était gelée. J’avais pris l’habitude de casser la glace et de m’asperger des pieds à la tête puis de courir vers le Dojo. Un jour, en arrivant au puits, mon seau habituel maquait. Quelqu’un avait dû oublier de le mettre en place et je n’avais pas le temps de le chercher. Aussi, je décidai de sauter dedans et d’y rester quelques secondes.


Au moment où je sortais, quelqu’un me pris la main pour m’aider, et vous ne devinerez jamais qui c’était. C’était MIFUNE en personne !


J’était plutôt surpris et je me crispai. Evidement, je sortais de la glace. Je réussis tout de même à lui dire bonjour; il me regarda dans les yeux et me demanda: “ Que diable es-tu en train de faire ? “ Je lui répondis en baissant les yeux que je me rinçais dans l’eau. Il eut peut-être pitié de moi car il me donna une petite serviette pour me sécher et me demanda pourquoi je barbotais dans l’eau glacé à une heure pareille. Je lui expliquais ma longue marche journalière depuis Tsurumi et il me dit : “ Ce soir tu resteras chez moi. Espèce de fou, tu vas te ruiner la santé en faisant ça !”


A partir de ce jour j’habitai chez Maître MIFUNE. En pratique je dépendais de lui comme des centaines d’autres étudiants qui vivaient à ses frais pour apprendre le Judo, mais bien sûr, Sensei ne pouvait pas les recevoir tous chez lui. A mon arrivée, il hébergeait déjà trois étudiants et je partageai une chambre de six mètres carrés avec deux autres garçons. Et ils étaient énormes! J’avais juste la place de dérouler mon matelas et de m’étendre entre eux pour dormir. Il faisait bien chaud au début de la nuit car j’avais leur couette qui débordait sur moi, mais quand ils se retournaient, elle partait dans des directions opposées et je me réveillais complètement gelé.


    Quelle sorte de relations aviez-vous avec MIFUNE Sensei?


Dans la journée, le professeur nous racontait souvent des histoires concernant les différents arts martiaux. C’était excellent pour moi et me permettait d’apprendre en quoi consistait le Judo. On a souvent dit qu’à cette époque il était impossible d’obtenir une licence d’enseignement en étant externe. En d’autres termes, un élève venant seulement aux cours de l’extérieur ne pouvait jamais recevoir un certificat de menkyo Kaiden, correspondant à une maîtrise d’enseignement. Les externes ne s’entraînaient que quelques heures par jour et retournaient chez eux, mais les uchideshi quant à eux étaient présents en permanence et pouvaient écouter les différentes histoires racontées par le professeur. J’ai vraiment beaucoup appris de cette façon. Nous finissions par comprendre les idées philosophiques et les principes sur lesquels se fondait notre part.


    Pourriez-vous nous parler un peu de la personnalité de  KANO Sensei et de se théories ?


Je vais vous raconter une histoire à son sujet. Parmi ses élèves se trouvait un excellent homme du nom d’Okabe, qui était très intelligent et très fort en Judo. Cependant, M. Okabe affirmait que le Judo était un sport. Cependant, M.Okabe affirmait que le Judo était un sport. Il disait: “ Le Judo est un sport ou ce n’est rien du tout! “ Maître KANO aimait beaucoup cet élève mais il ne voulait surtout pas que sa création devienne une simple activité sportive. Comme vous le savez, il existe en occident des églises qui enseignent aux gens comment vivre une vie morale. Au Japon, nous n’avons aucune institution similaire qui soit capable de donner aux jeunes une éthique, si bien que KANO Sensei conçut le Judo comme une forme d’enseignement physique qui incorporait un entraînement moral. Il le fit à une époque où les étudiants travaillaient comme des fous pour leurs examens et tombaient souvent malades. Un grand nombre mouraient d’affections pulmonaires.


    Le do du mot BUDO introduit une notion très particulière de moralité ou de vertu


KANO Sensei transforma les anciennes techniques de Jujutsu en Judo; il fit de ces techniques un sport, c’est-à-dire qu’il introduisit quelque chose comme une pratique sportive dans l’atmosphère très particulière que l’on trouvait dans les dojos d’arts martiaux. Il y avait une distinction marquée entre les anciens et les débutants et des choses de ce genre. C’est ça un Dojo, un endroit où l’on cultive tout en s’entraînant à une technique martiale. Il est tout particulièrement concerné par cette notion. C’est pourquoi cet étudiant et KANO Sensei avaient des discussions tellement animées. Sensei pouvait expliquer son point de vue aussi longtemps qu’il le voulait, l’élève faisait des commentaires de genre: “ Un art à moitié moral est inacceptable. La façon de gagner ou de perdre est un sport et le développement de la personnalité est autre chose. Il n’y a nul besoin de se préoccuper de morale quand on effectue une activité intense.” Plus tard, cet homme reçut un diplôme de moniteur d’éducation physique. Il avait une approche beaucoup trop théorique.

Mai tout cela faisait réfléchir KANO Sensei. Si quelqu’un pratique exclusivement le Judo, il se peut que son art devienne purement un sport. Pour cette raison il introduisit au Kodokan un entraînement dans les arts martiaux classiques et fit construire à cet effet un dojo spécial. Il voulait donner à tous une idée de ce qu’étaient les anciens budo et ceux qui étaient intéressés pouvaient s’entraîner librement. Il pensait que s’il pouvait nous amener à comprendre le véritable esprit des arts martiaux traditionnels, nous pourrions le développer en nous par la pratique. C’est la raison pour laquelle il en vint à créer le Kobudo Kenkyukai ( Association de recherche dans les Arts Martiaux Classiques ).


 

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    Comment avez-vous été amené à faire partie de ce groupe ?


Pendant tout ce temps j’habitais chez MIFUNE Sensei et je ressentais le besoin d’entreprendre un développement spirituel. Aussi je décidai de rejoindre ce groupe de recherche. A cette époque j’étais aussi deuxième dan de Kendo et je connaissais déjà les techniques d’escrime, les déplacements et l’extensions des bras. J’avais une formation très différente de ceux qui n’avaient étudié que le judo. C’est pourquoi KANO Sensei me remarqua après quelques séances d’entraînement dans les arts classiques. Tu as l’étoffe d’un enseignement “me dit-il. Il me demanda par la suite de lui faire un rapport mensuel de mes progrès.


Un jour que je m’acquittais de cette tâche, Sensei me dit: “ Dans le futur, tu seras l’un des grands professeurs du Kodokan.” J’étais abasourdi. A cette époque, dans l’enseignement, les “ grands “ étaient MIFUNE Sensei et Sanpo Toku Sensei. Je me demandais vraiment si je pourrais atteindre un jour une telle compétence. Une autre fois, alors que j’avais terminé mon rapport KANO Sensei me posa la question suivante: “ Comment comprends-tu le caractère ‘ju’ dans judo ? “Je répondis qu’il signifiait “ flexible “ ou “ souple “. Il me questionna encore. Tu crois pouvoir pratiquer le Judo en étant seulement flexible ou souple ?” Là, il me tenait. Bien sûr, en étant seulement souple on était certain de perdre à chaque fois.


Le professeur continua: “ Ce que tu fais n’est pas du Judo, c’est du godo ( voie de la dureté ) et ça ne va pas du tout. Dans la flexibilité il y a de la rigidité et réciproquement. Le Jujutsu est la méthode qui permet de contrôler ce que nous appelons dureté ou souplesse en intégrant ensemble ces deux concepts . “ A l’époque je n’étais qu’un gamin de vingt et un an et j’écoutais, croyant comprendre ce qu’on me disait et pourtant je ne comprenais rien. Bien que “ ju “ soit une notion très rationnelle, c’est aussi un concept intellectuel très difficile.

Il semblerai que KANO Sensei ait attaché beaucoup d’importance à votre éducation morale. Avez-vous d’autres souvenirs de KANO Sensei et de ses conceptions philosophiques ?


En une occasion, je pris part à un tournoi de Judo à l’Université du Japon et je gagnai. Le même après midi il y avait une autre compétition à l’Université de Meiji et je la gagnai aussi. Me voilà avec deux médailles en seul jour ! J’étais encore bien jeune et tellement heureux de mes victoires que j’oubliai complètement mon rendez-vous avec KANO Sensei et rentrai tout droit chez moi. Ma soeur me demande si j’avais pensé à rendre visite à mon professeur. Je sortis en courant et sautai dans un train tellement vite que j’oubliai de prendre mon portefeuille. Tête basse, je réussis à convaincre le contrôleur de me laisser passer et le problème se renouvela encore une fois car j’avais un changement. C’est très difficile de monter dans un train quand on sait déjà que l’on n’a pas d’argent sur soi. J’expliquai mes problèmes une fois de plus et le responsable eut la gentillesse de m’autoriser à voyager gratuitement. Je n’oublierai jamais ma gêne intense.


En fin de compte, j’arrivai chez mon professeur à quatre heure trente alors que mon rendez-vous était pour deux heures. Maître KANO était un homme très occupé. Il organisait ses journées à la minute près. Je pensais à tout cela en me présentant chez lui avec un tel retard. A cette époque, il avait soixante-dix ans et pourtant il enfila un hakama pour me recevoir, moi qui avais cinquante ans de moins que lui ! Il me fixa pendant quelques secondes et me demanda si je n’étais pas malade. Je lui expliquai comment je venais de gagner deux médailles. Il dût déceler un soupçon de fierté dans ma voix et son attitude changea du tout au tout. “ Pourriez-vous me dire ce qu’étaient au juste ces compétitions ? “ J’avais gagné et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il n’était pas heureux de mes victoires. Il continua: “ Le mot shiai s’écrit avec des caractères qui signifient ‘s’entraîner ensemble’. Shiai fait partie de notre art pour nous permettre de mesurer les limites de notre force à un moment donné dans le temps. Vous avez vraiment besoin de deux compétitions dans la même journée pour cela ? “


Je n’y étais allé que pour gagner. Je n’avais pas eu la moindre intention de mesurer ma force. Sensei continua alors: “ Vous avez une compréhension incorrecte du Judo. La compétition n’est pas une sorte de jeu que l’on pratique pour s’amuser. Avec ce genre d’attitude vous ne serez jamais un bon instructeur. “ Bien qu’un abîme nous ait séparé, KANO Sensei avait déjà commencé à me former pour devenir un moniteur.


    Comment avez-vous rencontré Morihei UESHIBA Sensei?


A peu près à la même époque je pratiquais le Katori Shinto-ry ( dans la cadre du Kobudo Kenkyukai ). Cet art comprenait des techniques de sabres, de bo ( bâton ), de naginata ( hallebarde ), de Yari ( lance ), de sabre court, de sabre court, de jujutsu et des exercices avec les deux sabres. Je pratiquais toujours le Kendo et je m’entraînais dans différents dojos de cinq à six heures par jour . Avant le petit déjeuner j’étudiais le Shindo Muso-ryu jojutsu ( techniques traditionnelles de bâton ). Je progressais très rapidement. A peu près à cette époque, KANO Sensei fut invité par l’amiral Isamu Takeshita à une démonstration donnée par Ueshiba Sensei. Il fut très impressionné et demanda à Maître Ueshiba de bien vouloir accepter d’entraîner quelques-uns des élèves qu’il souhaitait lui envoyer. C’est ainsi que je fus désigné.

 

 

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    Pourriez-vous nous donner votre première impression en arrivant au Dojo UESHIBA?


J’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’une activité de plus à mon emploi du temps déjà très chargé. KANO Sensei nous avait dit: “ L’autre jour j’ai eu la chance de me rendre compte par moi-même du niveau technique d’un professeur de jujutsu du nom de Ueshiba. Son exécution des mouvements est merveilleuse. J’ai eu l’impression de découvrir les véritables principes du Judo. J’aimerai bien que Ueshiba Sensei vienne enseigner ici au Kodokan, mais c’est un Maître célèbre à part entière et c’est impossible. C’est pourquoi je me suis arrangé pour envoyer quelques-uns de nos élèves étudier avec lui.” Je compris à son regard appuyé qu’il aurait voulu que j’y aille. Finalement, un autre garçon nommé Takeda et moi-même furent désignés.


C’était en 1930, Maître Ueshiba n’avait pas encore de dojo à lui et il enseignait dans le salon d’une maison privée du quartier de Mejiro à Tokyo. Cependant, peu de temps après notre arrivée nous nous sommes installés dans le dojo d’Ushigome ( site de l’actuel Hombu Dojo, à Wakamatsu-cho ) qui venait d’être terminé. A cet époque, deux autres uchideshi, Hajime ( Ikkusai ) Iwata de la préfecture d’Aichi, un garçon qui était initialement lutteur de Sumo, et le jeune Tsutomu Yukawa, s’y trouvaient. Nous étions à peu près cinq ou six. Ueshiba Sensei me dit, alors que j’étais vraiment le nouveau venu: “ Ces pensionnaires sont encore très jeunes et j’aimerais beaucoup que tu sois leur superviseur.” J’avais environ vingt-quatre ans à cette époque.


Après cette demande, au cours d’une entrevue avec Maître KANO je lui dis:” Ueshiba Sensei semble avoir une haute opinion de moi et je deviendrai menkyo Kaiden en rien de temps. Que pensez-vous de sa proposition de demeurer chez lui pour m’occuper d’un groupe d’élèves? “ KANO Sensei répondit:” On dit que les autorisations d’enseigner ne sont jamais données aux externes et, dans cette mesure, il n’y a pas d’autre solution. N’oublie pas de me faire ton rapport mensuel. “ J’avais donc la permission de devenir uchideshi. La seule condition qui m’était imposée était de continuer à participer au groupe de recherche sur les arts martiaux traditionnels. Je devins ainsi l’un des assistants de Ueshiba Sensei. Et vous savez, il ne me disait jamais directement fais ceci ou fais ça. Quand il montrait une nouvelle technique, Sensei corrigeait individuellement les autres élèves mais jamais moi. J’observais le mouvement effectué par le professeur et je le reproduisais exactement. Il avait coutume de dire que j’étais celui dont il n’avait vraiment pas à se préoccuper. Il me suffisait d’observer pour comprendre. J’avais déjà pratiqué pas mal d’arts martiaux et je pouvais assimiler aisément les techniques nouvelles.


Un jour, l’amiral Takeshita m’appela. Il désirait m’informer que Ueshiba Sensei envisageait de faire de moi son gendre et de m’adopter en me donnant sa fille en mariage et la permission de porter son nom. Que faire? Le Katori Shinto-ryu m’avait déjà fait la même proposition et le président d’une firme de produits pharmaceutiques proche du domicile de ma soeur s’était déplacé jusqu’à ma ville natale de Shizuoka pour demander la même chose à ma famille et c’est à peine si, en dehors de mes soeurs, je leur adressais la parole. Je n’avais certainement jamais pensé à me marier et je refusais finalement les trois propositions.



    Vous est-il arrivé de rencontré Sokaku TAKEDA Sensei?


La seule fois que je rencontrai Takeda Sensei fut à la fin des travaux du dojo Ushigome. Ueshiba était parti et m’en avait confié la garde jusqu’à son retour. Sensei, son épouse, son fils Kisshomaru et M.Inoue étaient tous partis. Et qui arrive juste à ce moment? Sokaku Takeda Sensei. Il hurla d’une voix effrayante: “ Ueshiba, êtes-vous là? “ En sortant, je trouvait cet espèce de grand-père qui se tenait devant la porte d’entrée. Je lui dis poliment. “ J’ai bien peur que tout le monde soit sorti. “ “ Oh! “ dit-il, et il entra comme chez lui. Il commença par faire la tournée de toutes les pièces, me fit ouvrir toutes les portes à glissière, même celles de la cuisine et de la chambre de Madame Ueshiba ! Finalement il s’assit à la place d’honneur, dans le tokonoma ( alcôve ) et me demanda du thé vert. Au moment où j’allais mettre les feuilles dans la théière il arriva derrière moi en courant et me dit: “ Non, arrêtes! Je le ferai moi-même “. Vous savez, les sortes de louches que l’on emploie pour puiser l’eau? Et bien il les saisit et les mit dans les flammes du feu pendant un moment. Il mit ensuite les feuilles dedans et commença à les faire griller. Il faisait du senjicha, du thé rôti. Ensuite, sans utiliser la théière il mit l’eau chaude directement dans les louches. Il versa alors le thé dans les tasses et me demanda de boire. Je lui dis poliment: “ Après vous Monsieur. “ Mais il hurla: “ Quand tu sers du thé l’étiquette veut que tu goûtes en premier.” C’était la première fois que j’entendais parler d’un e telle chose. Il n’avait même pas confiance dans le thé qu’il venait de préparer lui-même ! Il était vraiment étrange. Il me demanda ensuite s’il y avait des gâteaux ou quelqu’autre chose à grignoter. Il fouilla lui-même dans les placards, trouva une boîte et se servit tout seul! Cette fois encore, il m’obligea à en manger un morceau avant lui. “ Quand tu sers un invité, tu dois manger un morceau le premier pour lui montrer que ce n’est pas empoisonné, “ expliqua-t-il. Je dus m’exécuter. A ce moment il prit le gâteau qui était juste à côté du mien et l’avala. Il était très prudent, et j’étais très surpris.


Il commença ensuite à me parler d’une ancienne demeure seigneuriale. “ Le château de Mizuno était bien par ici ? “ demanda-t-il. Il voulait parler de la propriété de Jurozaemon Mizuno, Un vassal de haut rang qui était connu pour avoir étalé sa puissance et vivait cent cinquante ans plus tôt. Curieusement, il en parlait comme si c’était hier ! Je lui répondis que j’avais entendu parler d’un endroit appelé Mizuno no Hara. Takeda Sensei me raconta alors cette histoire.


“ As-tu déjà entendu parler de l’époque où Shunzo Monomoi de l’école Kyoshin Meichi-ryu et Kenkichi Sakakibara du Jikishin Kage-ryu furent appelés par l’Empereur Meiji qui leur demanda de couper avec leur épée un casque Myoshin, connu pour sa solidité ? En terme d’adresse les deux hommes avaient la même valeur mais ils utilisaient des armes différentes. Leurs épées n’avaient rien de commun! Shunzo Momonoi utilisa le Katana qu’il portait tous les jours tandis que Sakakibara employa une épée qui avait une lame semblable à celle d’une hallebarde géante ( onaginata ). Sakakibara réussit à couper le casque mais cela était dû à la différence entre les armes, pas à une compétence supérieure. “


Il m’obligea à rester assis et à l’écouter et comme il semblait défendre Momonoi, je tirai la conclusion qu’il avait dû être l’un de ses élèves. Au moment où j’allais lui poser la question j’entendis un appel venant de l’entrée. J’allai voir et découvris un chauffeur de taxi. Il semble que Takeda Sensei n’avait pas payé sa course et le conducteur se demandait ce qu’il devait faire. Je lui demandai de m’expliquer ce qui s’était passé et me répondit: “ J’ai pris ce vieil homme en charge il y a quelque temps devant la station de Ueno. Il m’a dit simplement ‘Oh’ et il est monté. Mais à peine en route il a voulu aller voir la zone d’Asahigashi et les terrains repris sur la mer. Je lui ai dit que c’était dans une toute autre direction depuis Ueno et que un yen ne suffirait plus pour la course, que ça lui en coûterait plutôt deux. Quand je lui ai dit que le prix de la course avait doublé, il est réellement effrayé. “ Vous savez, dans ce bâton qu’il porte il y a une épée. Je l’ai vu devant la station d’Ueno. J’attendais un client et ce vieil homme est arrivé. Il y avait un gros chien qui s’est approché de lui et il l’a tué. D’un seul mouvement, comme ça! “ expliqua-t-il. “ Le chien n’a même pas eu le temps de faire un bruit. Il était mort sur le coup, percé en plein coeur. “


Après avoir vu cette démonstration, quand Takeda se mit en colère au sujet du prix de la course, le pauvre homme ne savait plus que faire et le laissa partir. Je n’avais pas le choix ! Je réglai le prix de la course. Depuis, je peux dire que le célèbre Takeda me doit deux yens. J’espère au moins que cela m’assurera une place dans l’histoire! Plus tard, je regardai attentivement la canne qu’il avait soigneusement posée dans le tokonoma et je vis clairement que l’extrémité était une lame de lance.


De toute façon, les terrains de Asahigashi étaient l’endroit où s’était élevé l’ancien dojo de Momonoi et c’est la raison pour laquelle Takeda Sensei voulait le visiter, en route vers celui de Ueshiba Sensei. Un peu de nostalgie je suppose. Curieusement, dans les biographie de Takeda Sensei il n’est jamais fait mention de Momonoi. Bien au contraire, c’est l’école de Sakakibara qu’il fut admis et qu’il étudia le Kendo. Tout cela est bien étrange. D’autant que Takeda me dit qu’à l’âge de dix-sept ans il avait fait une compétition avec Momonoi et que “ sur trois manches il en avait gagné deux. “ Mais il ne souffla pas mot de Sakakibara.


Je crois me souvenir d’une conversation qui dura trois heures. Il se détendit petit à petit tandis que le temps passait. Il se plaignait de son Kimono trop chaud et commença à le retirer pour sécher son corps en sueur. Il portait une longue bande d’étoffe enroulé autour de sa taille et comme il la défaisait une courte lame d’épée tomba sur les tatamis. Cette lame nue n’était même pas dans un fourreau, mais simplement prise entre deux couches d’étoffe. Je jetai instinctivement un coup d’oeil au ventre du professeur et remarquai un grand nombre de cicatrices. Il était très âgé et sa peau était toute plissée et cela ne devait pas être facile de mettre cette lame nue à sa place et de la sortir ( sans se couper ). Mais ça ne semblait pas le gêner du tout.


Cette fois-là, Takeda Sensei passa une semaine au dojo. Un jour, M. Kamada nous dit: “ Que pouvons-nous faire avec un vieil homme comme lui ? Il demande à jouer au Shogi mais il y joue mal. Quand tu veux prendre son roi Il le sort de l’échiquier de la main gauche ! “ Il était très agressif et il détestait perdre. J’ai gardé de lui une très mauvaise impression. Son fils continue à enseigner dans l’île d’Hokkaido. Il est encore assez jeune si bien que son père devait avoir près de soixante ans quand il est né.


    Je crois savoir que vous avez crée votre propre dojo à Shizuoka en novembre 1931. Comment cela est-il arrivé ?


A peu près à cette époque je tombai vraiment malade. C’était tout bonnement du surmenage. J’arrêtait toute pratique pendant un mois et je passai mon temps à dormir. KANO Sensei était très inquiet à mon sujet et alla jusqu’à appeler un hôpital et décider que le Kodokan prendrait les frais à sa charge. Mais mon frère arriva de Shizuoka pour me ramener chez nous et j’exprimai ma profonde reconnaissance à Maître KANO pour sa grande bonté puis nous quittâmes Tokyo. Je fus admis à l’Hôpital Municipal de Shizuoka et y restai trois mois. Je souffrais de pleurésie et de tuberculose que mon état s’améliorait.


Cette même année, mon frère et quelques autres construisirent un dojo au centre de la ville. J’imagine qu’ils avaient peur que je meure si je retournais à Tokyo. Quoi qu’il en soit, ils décidèrent, à ma sortie de l’hôpital, que je devais recommencer doucement en donnant des cours à des jeunes gens de la région, pendant toute ma convalescence. Quand ils apprirent cette décision, Ueshiba Sensei, l’amiral Takeshita, le général Miura, Harunosuke Enomoto Sensei, Yasuhiro Konishi Sensei et beaucoup d’autres, eurent la gentillesse de se déplacer et d’être présents à la cérémonie d’ouverture du dojo.


Après cela, chaque mois, quand Ueshiba Sensei allait enseigner au dojo de la religion Omoto à Kyoto, il s’y arrêtait sur le chemin du retour. Quand il me rendait visite, j’essayais toujours de faire de mon mieux pour le servir. Je dormais avec lui dans le dojo. Je me levais généralement très tôt pour préparer son petit déjeuner, mais parfois c’est le Maître qui décidait de préparer le riz et qui sortait acheter du tofu pour la soupe ou toute autre chose. J’avais l’impression, quand nous faisions ainsi la cuisine, que nous étions beaucoup plus comme deux amis en train de camper ensemble.

Un matin, après une nuit passée dans le dojo, Sensei se lava et me dit: “ Mochizuki, il y a quelque chose de bizarre dans cet endroit. Il a une rivière qui passe sous cette maison !” J’ai pensé à une plaisanterie et je lui dis qu’il n’y avait pas la moindre rivière au centre de la ville. “ Je sais “ dit-il “ mais il y a de l’eau qui coule là-dessus et c’est un fait certain. “ J’oublierai l’incident que je mis sur le compte de la manière curieuse de s’exprimer qu’avait parfois O-Sensei et je n’y pensai plus. Environ un mois plus tard, des gens sont arrivés d’une maison toute proche et m’ont dit: “ Nous sommes vraiment désolés, mais il faudrait que nous creusions un trou au milieu de votre dojo. “ Je leur demandai pourquoi diable ils voulaient y faire une chose pareille et ils me dirent qu’une conduite d’irrigation passait directement sous la salle d’entraînement, que des détritus avaient dû la boucher et que l’eau ne pouvait pratiquement plus couler. Pourtant, Sensei avait réussi à déceler dans son sommeil le bruit que faisait ce filet d’eau alors qu’il était impossible d’entendre le moindre bruit. Il fallut enlever le plancher et creuser la terre pour retrouver finalement une plaque d’égout en fonte, qui une fois retirée permit d’ôter les débris qui bouchaient le conduit. Des choses comme ça arrivaient très souvent avec O-Sensei.


Il arrivait que Maître Ueshiba passe deux ou trois jours à Shizuoka. Il avait tendance à rester plutôt que de rentrer chez lui et parfois son fils, Kisshomaru, était obligé de venir le chercher. O-Sensei aimait beaucoup mon dojo et je crois qu’il avait de l’affection pour moi. Il aurait voulu que j’épouse sa fille mais mon ambition était de voyager et j’avais jugé préférable de décliner son offre.


En 1932, il me donna deux manuscrits de transmission de sa méthode. L’un d’eux avait soixante centimètres de long et l’autre quatre-vingt-dix. Le plus grand était intitulé Goshinyo no te et l’autre portait l’inscription Hiden ogi no Koto je ne pense pas qu’une autre personne au monde ait reçu du Maître ce genre de certificat. Tomiki Sensei avait reçu son manuscrit un peu avant moi.



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    Pourriez-vous nous parler de votre association avec TOMIKI Sensei qui, comme vous-même, étudia à la fois avec Jigoro KANO Sensei et Morihei UESHIBA Sensei ?


En fait, il y a quelques jours, un élève de Tomiki Sensei était ici et nous avons beaucoup parlé. Tomiki Sensei et mon frère étaient nés le même jour de la même année et ils sont devenus des amis très proches. En ce qui me concerne, cela n’a jamais été le cas. Il avait commencé l’Aïkido environ cinq avant moi et il était mon ancien dans cette discipline. De plus c’était un universitaire et j’ai beaucoup appris grâce à ses écrits. Toutefois, si je pense qu’une personne se trompe , je n’hésite pas à le dire. J’ai été souvent très franc, même avec Ueshiba Sensei. Eventuellement, après avoir été remis à ma place, je réfléchissais de nouveau.


En fait, à deux reprises, il m’est arrivé d’avoir raison contre Tomiki au cours de nos discussions. La première fois c’était au sujet de la manière de sortir un Katana de son fourreau. Sa Façon de dégainer était incorrecte et je la corrigeai. L’autre fois il s’agissait de ses efforts pour transformer les arts martiaux en sports. Je lui dis ceci: “ Sensei, vous pouvez parlez de la transformation des arts martiaux traditionnels en activité sportive, mais je n’ai aucunement l’intention de vous suivre dans une telle entreprise. “ Il me contredit en affirmant: “ Si vous ne transformez pas les disciplines anciennes en sport elles sont condamnées à s’étioler puis à disparaître. “


Mon sentiment à ce sujet était exactement le contraire du sien. Je pense que le jour où les arts martiaux japonais seront devenus des sports ils seront morts. Les sports mettent l’accent sur l’amusement de gagner et de risquer de perdre et même l’aspect d’éducation physique prend une importance secondaire. Ils sont complètement dépourvus d’une formation de la personnalité. Ce n’est pas le cas des disciplines martiales. Si le fleuve des arts martiaux japonais venait se perdre dans la mer des activités purement sportives, ils seraient sans le moindre doute pollués de façon irrémédiable avant d’avoir fait cent mètres.


    Que pensait Maître KANO de cette transformation du Judo en un sport ?


KANO Sensei et Ueshiba Sensei insistaient tous deux sur le fait que les arts martiaux ne devaient pas devenir des sortes de jeux. Le célèbre historien Arnold Toynbee écrivit un jour quelque chose comme : “ La culture est née dans un pays déterminé. Si elle grandit progressivement et s’étend pour devenir un phénomène mondial, elle cessera à ce moment d’exister dans son pays d’origine. De plus, elle ne retournera jamais à son lieu de naissance. C’est un fait historiquement prouvé. ”


Le Bouddhisme aux Indes, le Christianisme en Israël et le Confucianisme en Chine sont tous de bons exemples. C’est quelque chose que nous devrions  surveiller attentivement en ce qui concerne les arts martiaux. Si l’Aïkido et le Judo deviennent un jour partie intégrante du monde des sports, ils seront certainement détournés de leur fonction initiale et deviendront des sortes de jeux qui généreront des vainqueurs et des vaincus, des forts et des faibles. Leur intérêt comme méthode de formation spirituelle et développement harmonieux de la personnalité disparaîtra. Ce sera l’extinction des arts martiaux. C’est très satisfaisant de voir que les arts martiaux japonais s’étendent au monde entier mais il ne faut pas qu’ils soient pervertis par l’esprit de compétition et de jeu;


Ueshiba Sensei et KANO Sensei avaient en commun le concept de wa no seishin ( esprit d’harmonie ). Cela impliquait un développement simultané de soi et de l’autre, vous et votre partenaire faisant ensemble des progrès. En matière de sports cependant, la situation est très différente. Il faut écraser son adversaire et apparaître comme seul vainqueur. C’est le principe des sports de compétition et ça ne marchera jamais. Les temps ont changé et l’on entend couramment les gens se demander si les Américains ou les Russes vont gagner la course aux armements. De semblables bavardages risquent d’amener l’extinction de la race humaine. Cette mentalité compétitive risque de provoquer la fin du monde car elle ne tient aucun compte de l’esprit de coopération et de préservation de l’humanité. Les civilisations occidentales reçoivent un peu de cet esprit grâce à l’enseignement de leurs églises, mais ici au Japon, nous n’apprenons rien de semblable dans nos temples ou dans nos lieux de culte.


Les arts martiaux doivent lourdement insister sur le développement des qualités morales, surtout chez les jeunes. Quand je parlais des ces choses avec Tomiki Sensei, il ne trouvait rien à me répondre. Il ne disait rien. Il agissait comme s’il n’était pas nécessaire de répondre à quelqu’un d’aussi obstiné que moi, comme si les enfants n’avaient qu’à continuer à faire ce qu’ils avaient toujours fait et que tout irait pour le mieux. Une situation qui peut conduire à la délinquance existe quand un jeune quitte l’équipe sportive dont il est membre et cesse de voir ses amis. Les entraîneurs ne sont intéressés que par les membres actifs du groupe et par leur capacité de gagner. Ils ne font généralement pas attention à ceux qui s’en vont car la victoire seule a pour eux une importance. Dans les sports il n’y a aucune place pour les faibles et les incompétents. Personnellement, je souhaiterais plutôt voir certains sports se transformer en arts martiaux afin qu’ils s’intéressent un peu plus au développement spirituel et à la prévention de la délinquance. Ils devraient être aussi un peu plus concernés par le devenir des jeunes gens qui ne causent aucun problème à leurs parents et qui s’entendent bien avec leurs enfants. Ils pourraient aussi encourager les bonnes relations entre maris et femmes.


Si vous parlez d’amour alors il vous faut introduire le concept opposé de haine tandis que si nous parlons d’harmonie, nous introduisons aussi la notion de raison. L’amour est une émotion qui ne peut pas exister seule. Il doit être fermement soutenu par une étiquette correcte ( reigi ). L’amour doit s’accompagner d’un comportement convenable. Un vieux proverbe dit: “ Même entre les meilleurs amis, une étiquette correcte doit prévaloir. “ Même entre couple mariés c’est une nécessité. Cela commence par “ bonjour “ tous les matins. A notre époque, l’étiquette a cédé le pas aux émotions brutes? Les couples pensent que rien ne compte en dehors d’une bonne santé mais dans le monde réel ce n’est pas une façon de se comporter. Un vieux dicton japonais rappelle: “ L’idéogramme ‘ personne ‘ est fait de deux coups de pinceau qui sont mutuellement dépendants. “ Les êtres humains sont des animaux sociaux. Nous pouvons manger parce qu’il y a des fermiers. Sans eux nous serions obligés de cultiver les champs pour produire notre nourriture. En d’autres termes, nous devons nous entraider. Le concept de “ seulement toi et mi “ est incorrect. L’harmonie est un mariage de l’émotion avec la raison; c’est sa nature. Les arts martiaux enseignent l’étiquette et la raison. Le moyen de diriger son esprit est aussi découvert grâce à ces disciplines. Dans les pays étrangers, ces valeurs étaient enseignées par les églises.


    Vous avez été le premier enseignant qui fit connaître l’Aïkido à l’Occident. Vous êtes, je crois, allé en France en 1951.


Oui. Juste avant de partir je rendis visite à Maître Ueshiba pour prendre congé de lui. Nous étions très proches, plutôt comme un père et un fils et il n’y avait entre nous aucune flatterie ni courbette comme c’est si souvent le cas entre un professeur et son élève. Je rentrai directement chez lui et lui dis : “ Sensei, cette fois je pars en Europe. “ Il me dit alors: “ Ainsi, vous allez le faire. Mon rêve s’est donc réalisé. L’Aïkido va être mondialement connu après ça. “ Il me semble que, trois jours avant ma visite, O-Sensei avait eu un rêve au cours duquel un kami lui avait dit que l’un de ses élèves irait bientôt en Europe et que ce voyage serait à l’origine d’un développement de l’Aïkido dans le monde entier. “ Si vous y allez pour moi, alors mon rêve deviendra réalité. “


Je suis parti en Europe avant la normalisation du statut du Japon comme nation, après sa défaite à la fin de la seconde Guerre mondiale, et de ce fait, j’ai voyagé avec un passeport délivré par le Quartier Général des Forces Alliées.


J’ai passé deux ans en France, j’ai beaucoup enseigné le Judo et seulement un peu d’Aïkido. Pendant mon séjour, le Championnat Européen de Judo se déroula. Il y avait une pause de trente minutes entre les demi-finales et les finales et quelqu’un me demanda si je pouvais faire une démonstration pendant cette interruption. Je trouvai six Judokas solides et les armai tant bien que mal avec un sabre en bois, un bâton, des manches à balais et tout ce que je pus trouver. Je leur dis de m’attaquer tous ensembles et que je donnerais un prix si quelqu’un arrivait à me toucher. Je leur avais demandé d’attaquer de toute leur force et ils le firent tous les six. Je fis ilimi et “ Boum boum “ les projetai tous. J’ignorais qu’une compagnie américaine de cinéma, Universal Studios, avait une équipe de journalistes sur place et qu’ils avaient non seulement tout filmé mais distribué le film dans le monde entier. Après ça, les lettres et les invitations commencèrent à arriver de partout. L’Argentine, par exemple, m’offrit un poste de Directeur de l’éducation physique. Même au Japon il y eut des effets notables. Mon fils était au cinéma quand les actualités passèrent. Il cria: “ Eh, c’est mon père! “ Plus tard il réussit à entraîner un groupe de membres de notre famille pour revoir le film.


Un jour que nous avions une préparation intensive pour un championnat, je demandai aux élèves de venir s’entraîner aussi le Dimanche. Il m’expliquèrent que ce ne serait pas possible car ils devaient aller à la messe. J’ai été très surpris car je ne savais pas que les jeunes gens allaient à l’église. Je leur ai demandé s’ils n’étaient pas fatigués d’entendre toujours les mêmes histoires au sujet de Dieu. Ils me répondirent: “ Sensei, les êtres humains sont des animaux qui n’ont pas beaucoup de mémoire; “ Je pensai dans mon fors intérieur que parfois j’oubliais moi aussi l’enseignement de mon professeur et des Kamis, que je me querellais avec ma femme et mes frères. Pas de mémoires ... Je crois vraiment qu’ils avaient raison. J’avais honte de moi et je me suis mis à réfléchir à ma conduite. Nous devrions écouter plus souvent les histoires de Kami parce que nous n’avons pas de mémoire. Alors, pour la première fois, j’ai compris pourquoi KANO Sensei nous rappelait l’importance de la Voie quand il enseignait

le Judo et pourquoi Ueshiba Sensei parlait souvent des Kamis pendant ses cours d’Aïkido. J’ai senti que la vraie signification des Arts martiaux se trouvait-là.


Après mon voyage en Europe, d’autres élèves de Ueshiba Sensei commencèrent à visiter des pays étranger et l’Aïkido prit une importance mondiale. Pour dire vrai, à mon retour il y a trente ans, j’ai eu quelques problèmes avec Maître Ueshiba. En le retrouvant je lui avait dit: “ Je suis allé outre-mer pour faire connaître votre oeuvre et j’ai fait des compétitions avec différentes personnes quand j’étais là-bas. J’ai compris qu’il était très difficile de gagner en utilisant seulement des techniques d’Aïkido. Dans certains cas, je passais instinctivement à des mouvements de Judo ou de Kendo et cela me permettait de me sortir de situations difficiles. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, je suis obligé de conclure que les techniques de Daito-ryu jujutsu ne suffisent pas dans toutes les situations. Les lutteurs ne sont pas perturbés par les chutes et roulent après avoir été projetés. Ils reviennent immédiatement à la charge et utilisent des techniques de corps à corps. Quand à la boxe française, elle va bien au delà des simples techniques de pied et de main de Karate. Je suis sûr qu’à l’avenir l’Aïkido va se répandre dans le monde entier, mais si c’est le cas, il devra élargir son éventail technique pour être capable de répondre avec succès à n’importe quelle attaque.


Après avoir écouter cette diatribe O-Sensei me dit: “ Tu ne parles que de gagner ou de perdre. “ Je continuai très vite: “ Mais il faut être fort et gagner. Maintenant que l’Aïkido est connu dans le monde entier il faut qu’il soit théoriquement et techniquement capable d’affronter n’importe quel défi. “ A quoi il me rétorqua: “ Toute ta façon de penser est faussée. Bien sûr qu’il ne faut pas être faible, mais ce n’est qu’un aspect du problème. Ne comprends-tu pas que nous ne sommes plus à une époque où nous pouvons seulement même parler de victoire ou de défaite ? Nous sommes entrés dans un siècle d’amour, tu n’arrives pas à comprendre ça ? “ Vous auriez dû voir ses yeux pendant qu’il me parlait!


A cette époque, je n’arrivais pas à saisir complètement le sens de ses paroles mais avec le temps elles sont devenues plus claires. C’est pourquoi aujourd’hui je ressens les choses autrement. Pendant ces quatre ou cinq dernières années, nous avons vu le monde se diriger vers une guerre capable de réduire la population du globe des deux tiers. Dans une telle atmosphère comment pouvons-nous encore jouer avec ces concepts de victoire ou de défaite ? C’est pourquoi je ressens sincèrement, du plus profond de mon coeur, que les conceptions du Maître sont exactement le genre de budo que je veux promouvoir. Je crois avec passion qu’il devrait exister des mots pour faire connaître au monde d’aujourd’hui les idées et les pensées de Ueshiba Sensei. Mais il nous faut aussi des techniques comme support pédagogique de cet enseignement. Il est indispensable de pouvoir l’exprimer en mots et le réaliser en actes.


    A quelles activités occupez-vous votre temps, Sensei?


En ce moment j’écris beaucoup. Le Judo connaît un développement explosif mais de trop nombreuses personnes ont oublié Jigoro KANO. Ce faisant elles ont aussi oublié ce qu’il disait. Nous en sommes arrivés au point où certaines personnes affirment que si elles essayaient de suivre son précepte de “ bien-être et bénéfices mutuels “ elles ne pourraient plus avoir l’efficacité nécessaire pour faire une compétition! C’est pourquoi, en ce moment même, j’attaque le Kodokan. Je suis devenu le “ persona non grata “ numéro un de cette institution ces jours-ci.


Mais ma mission dans la vie est de trouver le meilleur moyen de rendre la pensée et l’esprit de KANO Sensei et de Ueshiba Sensei les plus vivants et les plus accessibles à tous. Le temps passe vite, vous savez!


    Sensei, enseignez-vous tous les jours?


Oui. J’ai différents instructeurs pour le Karaté et l’Aïki. Il y a trois entraînements par semaine pour l’Aïkido et trois pour le Karaté, et le vendredi nous les étudions tous les deux ensemble. De cette manière, les pratiquants de chaque discipline ont une certaine connaissance de l’autre. Il est nécessaire de connaître les deux méthodes. Toutefois, quoi que nous fassions, Elles restent séparées. A notre époque, les gens ont des esprits analytiques et veulent diviser les domaines; bien peu essaient d’en faire la synthèse. Ils se sont européanisés.


 

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Avez-vous parfois l’occasion de rencontrez des élèves d’avant-guerre de Ueshiba Sensei?


Oui. Le Hombu Dojo envoie des invitations pour ce genre de réunion. Tomiki Sensei était le plus ancien du groupe mais il nous a quitté récemment. Je reste ainsi le plus ancien des pratiquants du passé. Messieurs Iwata, Shioda, Yonekawa, Shirata, Kamada et quelques autres viennent à chaque fois. Oui, il n’y a personne à notre époque qui vaille Ueshiba Sensei, et je connais beaucoup de monde. Jigoro KANO Sensei était lui-aussi un homme remarquable. Qu’ils aient pu prendre des formes classiques de jujutsu et de bujutsu et les modeler pour en faire des Voies chevaleresques, que leurs créations soient devenues des arts prospères, est un tribut à la merveilleuses philosophie de la “ prospérité mutuelles “. Ces deux Maîtres, Ueshiba Sensei et KANO Sensei sont, sans le moindre doute possible, les plus impressionnants des grands éducateurs de ce siècle. J’ai eu la chance de les avoir tous deux comme professeurs et cela suffit pour que je joigne les mains et que j’en remercie les Kami. Je ne pourrai jamais les remercier suffisamment."

 

Source: Interview with Minoru Mochizuki (1), Interview with Minoru Mochizuki (2)
               Yoseikan Budo Villiers-Le-Bel, Aikicam.com

 

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Published by briveyoseikanbudo.over-blog.com - dans Interview
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